Janine Godinas: “J’ai toujours en moi, la défense de la réalité!”

Janine-Godinas

Rencontrer Janine Godinas, c’est rencontrer un monument du théâtre francophone mais c’est avant tout rencontrer une femme et une comédienne exceptionnelle. Du haut de ses 80 ans, Janine Godinas nous parle sans détour et avec franchise de sa vie, son parcours et de la société. On pourrait l’écouter pendant des heures, baigné dans les volutes de ses cigarettes. 

Vous êtes née et vous avez grandi du côté de Dinant. Petite vous nagiez à l’île d’amour…

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C’était une île qui appartenait à mon grand-père. Il tenait une auberge qui s’appelait: “Le repos des artistes”. Il y avait ouvert des bains. J’allais nager là-bas. J’ai eu une belle enfance. Mes parents travaillaient beaucoup et nous n’avions rien. Mon père était comptable et ma mère faisait des ménages. J’ai voulu faire du théâtre tout de suite ! J’ignore pourquoi, car dans ce milieu-là, nous n’en parlions pas. Mes parents m’ont toujours soutenue. 

Comment est venue cette idée de vouloir faire du théâtre, justement ? 

Je ne sais pas… Dès que j’ai commencé à parler, je voulais faire ça. Puis, j’ai fait l’académie à Dinant, puis à Namur et puis à Bruxelles. 

Pourtant le Conservatoire de Bruxelles, vous reprochera vos absences…

J’ai travaillé très vite parce que mes parents n’avaient pas d’argent. Il fallait que je paye mon loyer, mes études. Je travaillais au théâtre de l’enfance tenu par José Géal – Toone VII. Comme c’était un théâtre pour les enfants, on jouait le matin ou l’après-midi donc j’étais souvent absente (rire) ! Ils m’ont exclue du cours d’art dramatique et c’est mon professeur de déclamation, qui m’a gardée. J’ai appris avec lui. 

Avant de monter sur scène, vous dites toujours : “On y va, Lucienne !” en mémoire à votre maman…

Janine-GodinasMa mère faisait des ménages. Et un jour, vint à la maison une dame pour qui ma mère faisait du repassage. Elle a regardé l’intérieur de mes parents et s’est écriée : “oh ! il n’y a plus de pauvres !”.  J’ai vu ma mères en larmes. Ces paroles l’avaient terriblement blessée.  C’est à ce moment très précis que je me suis jurée de la venger. Et c’est ainsi qu’à chaque fois que je monte sur scène, je dis cette phrase : “On y va, Lucienne !”.  Ma mère est toujours avec moi et on prend notre vengeance à chaque représentation. Elle est morte à 50 ans, renversée par un taxi… Elle m’a vue très peu sur scène, mais je suis certaine, que s’il y a un au-delà et qu’elle me voit : elle serait très contente. 

Janine-GodinasOn vous a laissé entendre que votre physique n’était pas adapté. C’est une remarque assez cruelle…

Je n’ai jamais eu le physique de jeune première. Je n’ai jamais été assez jolie. J’ai souvent eu les rôles de bonnes ou de jeunes femmes ingrates, autoritaires,  … Avec le recul, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance parce je n’ai jamais arrêté. Je n’ai jamais eu de problème d’âge. J’ai joué les rôles de mères très jeune. Je suis vite passée aux mères, puis aux grand-mères et puis aux folles (rire) ! Je n’ai jamais arrêté, jamais de trou dans ma carrière et ça c’est formidable ! J’ai beaucoup joué et des choses intéressantes. 

Vous avez joué avec les plus grands comme Philippe Sireuil

J’ai commencé à travailler avec Philippe Sireuil dès qu’il est sorti de l’INSAS. J’ai joué dans ses premiers spectacles. Nous sommes restés toujours amis, nous sommes toujours très liés. Puis, j’ai joué dix ans à la Salamandre chez Gildas Bourdet. Et cette expérience m’a fait voyager et j’ai appris plein de choses. La nouvelle scène également avec Dario Fo, c’était magnifique ! 

Quand vous choisissez un rôle, vous le choisissez pour sa résonance avec l’actualité. 

Je pense que c’est essentiel…même quand je joue dans un vaudeville. J’ai toujours en moi, la défense de la réalité. Je suis une citoyenne ! On ne fait jamais que du théâtre. Ce n’est pas très important, il faut donc être dans la réalité des choses. Rester dedans, voir ce qu’il se passe. Prendre la défense, revendiquer. Il faut rester dans l’époque à laquelle on vit. Se laisser imprégner de tout. Je pense que le jeu se fait parce qu’on est dans la réalité. Si on joue pour soi dans le but unique de jouer, cela n’a aucun intérêt pour moi. Quand je vois les gens qui sont autour d’eux-mêmes, ils sont souvent bien plus malheureux. S’ils n’ont pas de boulot, ils sont malheureux. S’ils n’ont pas de critiques faramineuses, ils sont malheureux. Alors que nous ne faisons qu’un métier. Nous ne sommes pas plus qu’un maçon, qu’un serrurier, qu’un épicier… Nous faisons partie de la société. Un artiste est important, mais pas plus qu’un autre. Un déboucheur d’égouts est parfois plus utile qu’un artiste (rire) ! 

Aujourd’hui, vous êtes sur les planches avec un spectacle fort “Un grand amour” où vous incarnez un personnage complexe…

Janine-GodinasTrès complexe ! Quand Jean-Claude Berutti m’a proposé ce magnifique texte de Nicole Malinconi, j’ai détesté cette femme. Après au théâtre, on peut jouer des rôles détestables, ce n’est pas la question. Je me suis dit : mais qu’est-ce que c’est que cette femme qui se cache derrière l’amour et refuse de voir la catastrophe ? Pour moi, c’est tout simplement inconcevable. Ce spectacle a été créé, il y a deux ans. Nous l’avons joué pas mal de fois notamment en tournée. J’ai donc eu le temps de voir et revoir le texte et aujourd’hui cette femme, je l’aime. Je la défends. Je la défends parce qu’elle nous montre la peur des régimes fascistes, le mensonge, le refus de voir la catastrophe…comment l’immonde est en nous… Nous avons tous une part d’ombre et de lumière…Dans les moments de grande crise, le monstrueux, en nous, ressort. Quand j’entre avec cette femme là en scène, je me demande qu’est-ce que nous aurions fait à sa place ? Quand on a trois enfants, on fait tout pour ne pas qu’ils meurent. Ce que j’aime avec Nicole Malinconi, c’est le développement qu’elle a fait de la peur. La peur est une des armes les plus importantes de la dictature. Une dictature fonctionne avec la peur. J’aime cette femme même si elle est contradictoire. J’ai appris plus tard que ses trois enfants n’avaient jamais admis qu’elle remette en doute le père. En me documentant, j’avais lu que beaucoup d’enfants de nazis étaient pour leur père. Persuadés de leur vérité. 

Est-ce difficile d’interpréter un personnage qu’on n’aime pas et dont on ne comprend pas ces actes ? 

Janine-GodinasJ’aime quand un personnage a un poids fort et qu’on peut défendre à travers lui une réalité d’aujourd’hui. Quand je le joue, j’essaye de bien faire comprendre ce qu’il s’est passé. Aujourd’hui, nous sommes dans un danger terrible. Nous avons une extrême droite qui remonte dans le monde entier. Rappeler ce danger, c’est très important ! Il y a pas mal de scolaires et j’y tiens énormément ! Je crois qu’on a quelque chose à faire avec cet art public. 

Avez-vous un rôle que vous avez toujours voulu interprété, mais n’en avez jamais eu l’occasion ou pas encore ?

J’aurais voulu jouer Célimène dans le Misanthrope. Mais je n’étais pas assez jolie pour le jouer. C’est un personnage du 17e siècle qui est déjà une revendication de femme. Une femme forte et ça c’est magnifique ! Pouvoir dire au Misanthrope : “T’es qu’un sale con. Tu te crois où ? Il faut voir la réalité…” C’est grandiose et jubilatoire (rire) ! Pour moi, Molière reste le plus grand. Il n’a écrit que des choses sur la société. Tout est passé au crible : le roi, les médecins … et ça j’adore (rire) ! Après je ne suis pas en reste, j’ai joué des personnages magnifiques…

Est-ce difficile d’être une femme dans ce métier ? 

Janine-GodinasJe me considère, dans mon métier, l’égal de l’homme. J’ai la liberté de dire quand un homme m’ennuie, qu’il m’ennuie. Dans le théâtre il y a beaucoup d’hommes, mais ça commence petit à petit changer. Il y a de plus en plus de pièces avec des femmes. Dans le cinéma, c’est difficile. Il faut rester belle, les salaires sont moindres. Dès qu’une femme a 40 ans, on la jette. Simone Signoret est restée douze ans sans travailler, car elle n’était plus assez jolie, pas assez vieille que pour des rôles de grand-mères et plus assez jeunes pour des rôles de jeune première.  Au théâtre, l’âge a moins d’importance qu’au cinéma. Quand on voit toutes ces actrices qui ont recours à la chirurgie esthétique…pourquoi elles ne se laissent pas vieillir ? C’est dommage ! 

Dans notre société, on ne laisse pas vieillir les femmes tranquillement…

C’est exact ! Toutes les publicités sont avec des femmes magnifiques ! Une femme doit faire attention à sa ligne, doit faire du sport, être splendide tout le temps. On ne demande pas ça aux hommes. Nous ne sommes pas égaux !

Quels sont vos prochains projets ?

Pour le coup, je vais faire complètement autre chose, car je fais partie de la distribution de My Fair Lady qui se jouera au festival Bruxellons, cet été. Je vous rassure, je ne chante pas (rire) ! Je vais interpréter la maman du professeur Henry Higgins. Ça me plait bien ! Ce qui me tient en forme, c’est l’action. Je suis comme les requins : il doivent continuer de nager ! Si les requins ne nagent pas, ils ne respirent pas… et c’est pareil pour moi ! 

Photos : @Christophe Vanderborght